La prochaine fois que vous croiserez une vieille barque tirée sur une cale du Médoc ou d'Entre-deux-Mers, prenez le temps de vous baisser et d'examiner son bois de près. Il y a de bonnes chances que vous y trouviez des marques : une entaille en V, un chiffre romain gravé à la gouge, parfois un monogramme aux contours usés par le temps. Ces signes ne sont pas anodins. Ce sont les signatures d'hommes et de femmes qui ont passé leur vie à travailler sur l'estuaire, et ils constituent une source historique d'une richesse insoupçonnée.
Les marques de batelier — on parle aussi de « marques de propriété » ou de « marques de chantier » selon leur fonction — se répartissent en trois grandes familles. Les premières sont des marques d'identification de l'embarcation elle-même : chaque pièce de charpente se voyait attribuer un numéro lors de la construction, gravé à la gouge, pour faciliter le démontage et le remontage lors des carénages. On les retrouve généralement sur les membrures, côté intérieur, là où elles ne s'effacent pas avec le frottement.
La deuxième famille regroupe les marques de propriété. Dans les ports et les mouillages collectifs, les barques se ressemblaient : même gabarit, même couleur de goudron, même gréement sommaire. Pour éviter les confusions — et les litiges — chaque propriétaire gravait son signe distinctif sur la virure de carreau, cette planche courant le long de la coque à hauteur de flottaison. Ces signes étaient souvent hérités de père en fils, et leur déchiffrement permet parfois de reconstituer des lignées familiales entières de bateliers.
La troisième famille, la plus discrète, est celle des marques de chantier naval. Les constructeurs apposaient leur griffe sur les pièces maîtresses — quille, étrave, étambot — parfois sous la forme d'un fer à marquer chauffé, comme on le faisait pour le bétail. Ces marques permettent aux historiens de rattacher une embarcation à un chantier précis, et donc à une région, une époque, une tradition de construction.
Comment les lire concrètement ? La méthode la plus efficace consiste à travailler par frottage : placez une feuille de papier kraft sur la zone qui vous intéresse, et frottez doucement avec un bâton de cire de bougie. Les reliefs ressortent en contraste clair, même sur un bois très altéré. Photographiez ensuite sous lumière rasante — une simple lampe torche tenue obliquement révèle des détails invisibles à l'œil nu en lumière directe.
Notre section constitue depuis 2019 une base de données photographique de ces marques, accessible aux chercheurs et aux amateurs sur demande. Nous avons répertorié à ce jour plus de 340 marques distinctes sur des embarcations conservées entre le Bec d'Ambès et l'océan. Si vous avez photographié des marques sur une vieille embarcation girondine, nous serions heureux de les intégrer à ce corpus commun. Contactez-nous via le formulaire de notre site : chaque contribution compte dans ce travail collectif de mémoire.